Cinéma

Au revoir là-haut

La critique, une fois n'est pas coutume, semble unanime. Le dernier film d'Albert Dupontel, Au revoir là-haut, adapté du roman de Pierre Lemaître, recueille tous les éloges. Un succès aussi bien populaire (on frôle le million d'entrées) que critique.

de Albert Dupontel - Date de sortie : 25 octobre 2017
Décembre 2017

 OVNI du cinéma français, Albert Dupontel dessine une filmographie très personnelle depuis plus de 20 ans. Du fou furieux Bernie (1996) en passant par le déjanté Le créateur (1999), jusqu'au plus récent Neuf mois fermes (2013), Dupontel donne naissance à des personnages dingues, paumés, parfois dangereux et même violents (du moins dans ses trois premiers films, ce dernier aspect s'estompe et disparaît de plus en plus) mais toujours attachants.

 Homme-orchestre, Dupontel ne se contente pas de réaliser mais scénarise également et joue dans ses propres films. Ici encore, on le retrouve devant et derrière la caméra. L'acteur initialement prévu pour le rôle d'Albert (le personnage du film) ayant fait défaut, c'est Albert Dupontel qui a pris le relais. Et c'est une réussite, une réussite éclatante sur tous les plans.


  Pierre Lemaître.jpg L'histoire reprend la trame du roman éponyme de Pierre Lemaître (prix Goncourt 2013) : une arnaque aux monuments aux morts et les différents stratagèmes que les protagonistes mettent en place pour mener leurs plans à bien. Au centre de l'intrigue, l'évolution d'Édouard, soldat gravement mutilé au visage pendant la Grande Guerre, vers une folie de plus en plus prononcée, mais aussi les tentatives de son comparse, Albert Maillard, qui tente de se frayer un chemin et de vivre tout en aidant Édouard à monter son escroquerie, le tout dans la France de l'entre-deux-guerres...

  Toute une galerie de personnages, loufoques, cruels, à  la fois archétypaux mais justes et bien campés défilent sous nos yeux : le politicien avide, son sous-fifre lâche et imbécile, l'homme d'affaires sans scrupules, la gentille bonne un peu candide. Comme à chaque fois chez Dupontel, la poésie et le burlesque se mêle harmonieusement. Pour la première fois, il adapte une histoire qui n'est pas de son cru, et met sa folie douce au service d'un film riche et beau. Visuellement, c'est somptueux, le réalisateur témoigne d'une grande maîtrise du cadrage (nombreux jeux de champ/contre-champ très bien exploités)  et de la photographie : les couleurs, ni passées, ni clinquantes, trouvent un juste milieu entre une forme de réalisme historique et une palette presque chatoyante. On n'a plus vu un tel travail sur l'image de la part d'un réalisateur français depuis Jean-Pierre Jeunet (ou Luc Besson). Quant à la la musique, irréprochable, elle sert le propos sans jamais l'écraser.

  Et la guerre, alors ? Oui, il en est question. Et on trouvera la "dénonciation" attendue... Mais Dupontel procède de façon subtile, intelligente et talentueuse, et jamais le "message" ne prend le pas sur le désir brûlant de raconter une histoire et de la mettre en scène avec brio et inspiration. Ce n'est peut-être pas entièrement l'intention de Dupontel, révolté dans l'âme depuis toujours, mais c'est le résultat auquel il aboutit. Quelle que soit la volonté de "délivrer un propos" qui anime un créateur, il sait pertinemment que nul ne choisit la voie artistique sans conséquence. Qu'on le veuille ou non, même les romans de Zola, par exemple sont intéressants et riches parce qu'ils sont beaux et non pas simplement parce qu'ils "véhiculent un message" ou dressent "le portrait d'une société". L'art n'étant pas la sociologie, c'est l'esthétique (il faut voir les masques que porte Édouard) et l'art du récit qui triomphent donc dans le film de Dupontel.  Ce dernier constitue la preuve vivante (avec Jean Pierre Jeunet) qu'on peut faire du grand cinéma  exigeant et  populaire, proche du cinéma d'auteur et accessible.

Dupontel expliquait, il y a quelques années, n'avoir "jamais été sensible" à la Nouvelle Vague. Il reproche à ce cinéma, non sans raison, le goût du bavardage et de l'analyse psychologique et sociale (il faudrait nuancer : Truffaut ne correspond que partiellement à ce profil) qui l'envahit. Et si ce goût a contribué à donner aux films français une aura "intellectuelle"et donc un prestige qu'on ne saurait nier, tout cela comporte des limites. En effet, cette influence a réduit la part du fantastique et de l'imaginaire dans la production française (cinématographique et très souvent littéraire). A contrario, Dupontel est influencé par une veine  différente : Méliès, les frères Cohen ou  Terry Gilliam. On retrouve souvent, dans les films du réalisateur d' Au revoir là haut, un côté "cartoon", des personnages lunaires, un peu à la Chaplin, un décalage poétique,  bref la signature d'un artiste imaginatif en diable.

Voici donc un cinéma qui a de la sève, de la vigueur, et qui fait vibrer les cordes sensibles avec une touche de burlesque bien tempéré. Ça s'appelle une franche et belle réussite.  Bravo, Monsieur Dupontel. Et longue vie !

 

 

© Olivier Dalmasso - Centre International d'Antibes

 

 

 

 

 

 

 

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