Littérature

L’Ordre du Jour (prix Goncourt 2017)

Ce court récit salué par le prix Goncourt 2017 est sidérant par l’acuité de son regard sur deux événements de la Seconde Guerre mondiale. On pourrait se dire que le sujet est trop connu…détrompez-vous, on y découvre les coulisses des manigances orchestrées par d’odieux puissants et l’envers du décor de certaines gloires dont le ridicule fut bien dissimulé. Une plume acerbe qui allie vérité historique et fantaisie. Un livre original au ton grinçant qui révèle les « impostures qui font l’Histoire » avec ironie et finesse.

de Eric Vuillard Edition Flammarion paru le 29 avril 2017 aux éditions Acte Sud, 150 pages

Qui est Eric Vuillard notre nouveau lauréat du prestigieux Prix Goncourt ? Il est né à Lyon en 1968 et s’est affirmé en autodidacte, prenant ses sources chez Rimbaud le poète, Dreyer le cinéaste ou encore l’historien italien Alessandro Manzoni. Il publie son premier récit le Chasseur en 1999. Puis il poursuit son chemin d’auteur et réalisateur (le film Mateo Falcone en 2008) soucieux de dépeindre les rouages de l’Histoire, nous incitant ainsi à réfléchir pour mieux comprendre les véritables enjeux qui ont conduit à certains choix, des plus nobles aux plus vils. Pour lui, c’est un moyen d’observer le présent. Il avait traité de la colonisation tant au Pérou avec son ouvrage Conquistadors (2009) qu’en Afrique avec Congo (2012). Il avait par ailleurs publié, en 2016, 14 juillet où il racontait la prise de la Bastille en rendant l’identité à de nombreux inconnus qui participèrent à cet événement historique. Le goût pour l’histoire et son désir d’en analyser les mouvements et les constructions afin de démystifier certains faits historiques demeure bien présent.

Ainsi, ce nouveau roman dévoile le déroulement de deux événements importants de la Seconde Guerre mondiale. Cette idée lui est venue alors qu’il s’intéressait à la montée du nazisme et qu’il a alors réalisé, grâce à divers documents d’archives, que « la représentation que nous avons du Bliztkrieg, de la modernité de l’armée allemande ne correspondait pas aux faits. »

Le premier événement qu’il souhaite restituer est celui de la réunion du 20 février 1933 entre les vingt- quatre Grands de l’industrie allemande, qu’il surnomme les « les vingt-quatre lézards » [p 20] ou encore « le clergé de la grande industrie ; ce sont les prêtres du Ptah » [p 26] et le président du Reichstag Hermann Göring. Il montre leur avidité sans borne et souligne leur impunité puisqu’un demi-siècle après, « les vingt-quatre ne sappellent plus ni Witzleben, ni Schmittcomme létat civil nous incite à le croire. Ils s’appellent BASF, Bayer …  Allianz, Telefunken. » [p 25]

Pendant ce temps, Hitler pense déjà à annexer une grande partie de l’Europe dont l’Autriche. C’est le deuxième événement raconté dans ce récit : celui de la panne des Panzers le 12 mars 1938 alors qu’ils avançaient triomphants vers l’Autriche. Sa description est d’une folle ironie ciblant chaque détail avec un grotesque minutieux précisant que : « c’est alors qu’un minuscule grain de sable se glissa dans la formidable machinerie de la guerre allemande… Au lieu de la vitesse, la congestion ; au lieu de la vitalité, l’asphyxie ; au lieu de l’élan, le bouchon» [p 108-109]

On se croirait en effet dans un film de Charlie Chaplin « Ah ! mais on dirait un film comique : un Führer ivre de colère, des mécanos courant sur la chaussée… » [p 110] L’aspect cinématographique n’échappe pas à l’œil de l’auteur (également réalisateur) dans son chapitre intitulé « Le magasin des accessoires » évoquant le journal de l’intellectuel Günther Stern, émigré aux Etats-Unis qui se retrouve accessoiriste dans les studios d’Hollywood rangeant des costumes allemands « et comme nimporte quel employé de lHollywood Palace, Gunther Stern doit cirer les bottes des nazis […] » [p 123] Quelle ironie du sort ! C’est là-bas, dans cette « Californie industrieuse » que va se jouer finalement nos devenirs collectifs et que « la densité de nos existences adopte le ton des certitudes collectives ». [P125] Puis il y a ce passage remarquable où il met en parallèle les dessins de l’artiste Louis Soutter avec le désarroi du monde. En effet, après des années d’asile, il continuait à dessiner « ses danses obscures » car sans le savoir pourtant « [] il fait défiler la lente agonie du monde qui lentoure. » [p 51] Un livre qui serait tout à fait approprié afin de débattre et d’analyser certains aspects de l’Histoire et surtout de la manière dont elle nous est transmise.

Restons donc vigilants car nous assistons aujourd’hui à une montée de l’autorité et du racisme sur la scène internationale et comme nous le précise Vuillard : « On ne tombe jamais deux fois dans le même abîme. Mais on tombe toujours de la même manière dans un mélange de ridicule et deffroi » [p 150]

 

© Muriel Navarro – Centre International d'Antibes

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