Edito du mois

Il y a 50 ans, Mai 68

En 1968, le monde était en pleine effervescence. Du Vietnam au Japon, en passant par le Brésil, le Mexique, les Etats-Unis et l'Europe, Allemagne, Italie, Tchécoslovaquie... la globalisation de l'insurrection d'une jeunesse en mal d'utopie et d'espérance était en marche. En France, cette effervescence dépassa la seule jeunesse en révolte et atteignit profondément toutes les strates de la société. Comme si tout devenait possible.

Durant ce printemps 1968, se sont déroulées en France des manifestations d'étudiants pour commencer, suivies de grèves générales de l'ensemble de la société (entre 8 et 10 millions de grévistes). On peut dire aujourd'hui que ces événements constituent le plus important mouvement social de l'histoire de France du XXème siècle.

Cette révolte, à la fois culturelle, sociale et politique était dirigée contre le capitalisme,  le consumétisme, l'impérialisme américain et le pouvoir gaulliste en place.

 

Le contexte d'une crise sociale, politique et culturelle qui s'annonce

Sur le plan économique, des symptômes importants de détérioration pouvaient être constater dès 1967 : le nombre de chômeurs étaient en augmentation, les jeunes étant les premiers touchés, le gouvernement devait créer l'ANPE. Après la grande grève de 1963, le monde de la mine vivaient ses dernières années avant le début de la crise finale. Deux millions de travailleurs (ouvriers, femmes et immigrés) étaient payés au SMIG et se sentaient exclus; les salariés s'inquiétaient de leurs conditions de travail et de leurs les salaires qui commençaient à  baisser. Pour leur part, les syndicats s'opposaient aux ordonnances de 1967[1]contre la Sécurité sociale et les bidonvilles étaient toujours là, dont le plus célèbre à Nanterre, face à l'Université. Même les catégories sociales les plus favorisées avaient des motifs d'inquiétude : sur les campus de l'enseignement supérieur, on constatait alors d'innombrables problèmes de locaux, de manque de matériel, de transports, etc. Et le gouvernement reparlait de "sélection scolaire"!

Conséquence du baby-boom, il est un fait que les jeunes représentent à ce moment-là, plus du tiers de la population française. D'autre part, la démocratisation de l'enseignement secondaire gonfle les effectifs à l'université (de 140000 en 1954, ils passent à 600000 en 1968 -2,5 millions en 2016- alors que les structures universitaires n'ont guère changé : ce décalage produit un mécontentement croissant des étudiants.

Le contexte international interpellait lui aussi une bonne partie de la jeunesse. En effet, stimulés par l'opposition à la guerre que les Américains mènent au Vietnam, les groupes à la gauche du Parti Communiste Français vont créer le Mouvement du 22 mars, date à laquelle des étudiants occupent la tour administrative de Nanterre. Ils protestaient ainsi contre l'arrestation d'activistes qui avaient effectué un raid sur une agence de l'American Express. C'est Cohn-Bendit qui en prendra la tête. La rébellion s'organise...

 

30 jours d'échauffourées qui ébranlèrent le pouvoir en place

Le jeudi 2 mai,  une "journée anti-impérialiste" se tient à Nanterre : le doyen inquiet fermera la faculté, l'extrême-droite ayant menacé d'attaquer. Les étudiants occupent alors la Sorbonne où des centaines d'étudiants seront interpellés; 2000 étudiants contre 1200 policiers, agressifs et déterminés, les esprits s'échauffent . 580 étudiants sont arrêtés.

Le 6 mai, les étudiants exigent l'abandon des poursuites judiciaires pour 8 d'entre eux inculpés (dont Cohn-Bendit). 1500 CRS et gendarmes vont se retrouver assiégés dans le Quartier latin où ils étaient censés protéger la Sorbonne. Les étudiants dépavent les boulevards et montent des barricades, ils contrattaquent à coups de pavés, boulons, billes, malgré les bombes lacrymogènes. C'est le désarroi dans les rangs des forces de l'ordre qui ne sont pas préparés à de tels assauts. De Gaulle les sermonne : Vous avez l'air terrorisés devant des gamins! Tandis que les policiers infiltrés dans les universités assurent que l'apaisement n'est pas à l'ordre du jour. Cette première journée d'émeute fera des centaines de blessés de part et d'autre.

Elles sera suivie de celle du 10 mai où 60 barricades seront érigées par les étudiants. Des pavés et pots de fleurs, témoins de la solidarité des riverains aux étudiants, seront lancés des immeubles contre les forces de l'ordre qui compteront plus de 300 blessés. Côté étudiants, le compte est plus difficile à faire car des antennes médicales improvisées (cachées) ont été mises en place pour éviter qu'ils ne soient arrêtés.

Le premier ministre Pompidou joue la carte de la détente : il annonce la libération des étudiants condamnés. Mais les Français s'insurgent contre les brutalités policières. Leur dénonciation va favoriser le rassemblement de toutes les strates de la société jusqu'à la grève générale du 13 mai. Les étudiants ont mis la France dans la rue dans 260 villes de l'Hexagone. Le pouvoir reste silencieux.

En quelques jours, tout s'arrête, quand De Gaulle rentre de Roumanie, le 18 mai, il retrouve la France  paralysée... La révolte des étudiants a été le détonateur de l'explosion du mécontentement social. Il veut faire évacuer l'Odéon où on refait le monde et la Sorbonne où toutes les utopies ont droit de cité , toutefois l'opération sera fort heureusement annulée dans ces lieux où l'imagination a pris le pouvoir.

Mais à partir du 22 mai, Paris et d'autres villes de province s'enflamment à nouveau; le 24 mai, paysans, ouvriers, étudiants défilent en bon ordre. Les affrontements à Paris entre forces de l'ordre et manifestants sont d'une violence inégalée : barricades, gaz lacrymogènes, arbres abattus, bulldozers, incendies aux quatre coins de la ville, des groupes se dirigent vers la Bourse pour l'occuper et y mettre le feu. Les radios françaises sont interdites d'émettre en direct. Europe 1 toutefois qui émet de l'étranger pourra suivre les événements en temps réel. Au matin du 25 mai, les dégâts sont impressionnants. Mais surtout, pour la première fois, il y aura des morts : un commissaire à Lyon et un étudiants mort à Paris d'un éclat de grenade.

Le premier ministre Pompidou veut jouer la négociation pour trouver un accord à la fin de la grève qui se soldera par un refus des grévistes le 27 mai.

 

Une crise politique sans précédent

Le 28 mai, François Mitterrand annonce qu'il veut prendre la succession de De Gaulle. Il faut arrêter l'agitateur Cohn-Bendit qui repartira en Allemagne et ne sera jamais arrêté. Le Président est parti le 29 mai à Colombey, il a disparu de l'échiquier politique, le pouvoir politique vacille, le pouvoir est à prendre!

Les étudiants et les manifestants de la CGT sont dans la rue, l'armée est aux portes de Paris , le gouvernement ne bouge plus, De Gaulle est sur le point d'abandonner la partie. Puis il se ravise  et revient à Paris le 30 mai pour lancer un appel à la radio. Conforté par une énorme manifestation de la droite sur les Champs-Elysées, il annonce qu'il dissout l'Assemblée Nationale. Le Parti Communiste Français accepte ces nouvelles législatives et les Discussions de Grenelle[2] ont abouti à un accord le 27 mai. De nouvelles manifestations ont lieu qui feront de nombreux blessés et deux morts, un lycéen et un ouvrier; les commissariats sont attaqués mais les Français sont lassés, le pays attend les élections législatives. A la mi-juin, l'Odéon et la Sorbonne sont évacués dans l'indifférence. Les pompes à essence sont rouvertes, les Français vont pouvoir partir en vacances! Le 30 juin, les Gaullistes triomphent aux Elections législatives (293 députés sur 487). Ces élections mettent un terme à la crise politique.

 

Des conséquences positives

On peut dire que Mai 68, qui n'est pas seulement un événement franco-français- Mouvements sociaux de 1968 dans le Monde/ Wikipedia- s'est prolongé jusqu'au milieu des années 70 : il a ouvert une décennie de ruptures, de fractures, de certitudes ébranlées, de remises en question en remises en ordre un peu partout sur la planète, de Paris à Washington, en passant par HanoÏ, Prague, Cuba ou encore Pékin et Tokyo.

Selon un récent sondage, pour près d'un Français sur huit, ce mouvement a eu des conséquences positives parmi lesquelles, la libération des femmes... elles auront désormais le droit de ne pas être d'accord, de le dire et de le montrer sans honte. Des changements apparents ont marqué leur évolution par ailleurs : du port du pantalon dans les écoles à la mixité des classes, en passant par la contraception et l'IVG officialisé en 1974 par Simone Veil.

Cette libération de la parole a eu aussi des conséquences dans le domaine des arts et, plus particulièrement du cinéma qui, jusqu'en 1968 avait toujours eu un côté corporatiste, une organisation corporatiste. Frédéric Bonnaud, directeur de la cinémathèque française, ajoute : En 1968, tout cela éclate. Les gens vont s'autoriser à faire du cinéma, alors qu'avant, il fallait avoir fait une école [...] En 68 [3], c'est l'explosion. Le problème ce n'est plus de savoir faire du cinéma, il s'agit d'avoir quelque chose à dire. C'est plus que le rapport à la culture qui change, c'est le rapport à la fabrication de la culture et à la fabrication de l'art.

D'une manière générale, sous l'influence de Mai 68, le débat et le dialogue ont marqué la culture française. C'est, en effet, une étape importante dans la prise de conscience, en vue de la mondialisation, de nos sociétés modernes, et d'une remise en cause effective de la société de consommation.

Restons attentifs aujourd'hui à tout ce qui s'ensuit!

 

© Sylviane Colomer  - Centre International d'Antibes


Notes

[1]    Ces ordonnances défaisaient le principe fondateur de l'égalité des droits prévue en 1945, à la création de la Sécurité sociale. Le parlement donne pleins pouvoirs au gouvernement De Gaulle pour décider par ordonnances d'une réforme en profondeur. Il faudra attendre la grève générale de 1968 et le référendum de 1969 où le NON l'a emporté pour que soit maintenu l'essentiel de la Sécurité Sociale de 1945. (IESE. Monde du travail)

[2]    Ces discussions entre les délégués des syndicats et du patronat  prévoient une augmentation du SMIG de 35%, une augmentation des salaires réels de 10% , une baisse réelle du temps de travail à 40 heures et la création de la section syndicale d'entreprise.

[3]    Rappelons que, cette année-là, le Festival de Cannes sera interrompu en signe de solidarité avec les étudiants et les ouvriers en grève. François Truffaut, Claude Berri, Jean-Luc Godard, Claude Lelouch et Carlos Saura seront les principaux contestataires. Mais bon nombre de réalisateurs retireront leurs films de la compétition. Aucun prix ne sera décerné.

 

Voir ici notre fiche Fle sur l'approche de mai 68 en classe

 

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