Littérature

Qui a tué mon père d'Edouard Louis

En janvier 2014, Édouard Louis, jeune écrivain de 22 ans alors, publiait En finir avec Eddy Bellegueule [1] un roman à forte dimension autobiographique. Dans Histoire de la violence (2016), il analysait les origines et les causes de la violence à travers un fait divers dont il avait été victime. En mai 2018, c'est avec Qui a tué mon père qu'il démontre et accuse la violence physique des politiques néolibérales de rigueur budgétaire qui touchent les plus vulnérables.

Qui a tué mon père d'Edouard Louis - Roman paru en mai 2018, éditions du Seuil, 96 pages

Issu d'une famille pauvre, le jeune Eddy Bellegueule va pourtant faire de brillantes études[2] qui le mèneront à l’école normale supérieure de Paris dont il sort diplômé en 2014 et à l’école des hautes études en sciences sociales.  Il dirigera l'ouvrage collectif, Pierre Bourdieu. L'insoumission en héritage, paru aux PUG en 2013, dans lequel est analysée l'influence du sociologue sur la pensée critique et sur les politiques de l'émancipation. La même année, il obtient de changer de nom. Il prendra celui d’Édouard Louis.

Le jeune homme s'est d'ailleurs fait connaître en 2014 avec En finir avec Eddy Bellegueule traduit dans le monde entier. Ce cri froid contre l'injustice dont avait souffert sa famille.

Deux ans plus tard, il publie un livre qui compte autant que le premier, à nouveau traduit en une vingtaine de langues : Histoire de la violence. Il y relate l'histoire du viol dont il a été la victime mais surtout tente de comprendre son agresseur en s'interrogeant sur le déterminisme social.

Qui a tué mon père, son nouveau roman publié en mai 2018, est une touchante lettre adressée à son père, rendu vulnérable par une structure sociale qui l'a laissé tomber. Le fils tente d'expliquer et de construire. Il donne un nouvel éclairage au parcours paternel qu'il envisage sous l'angle des relations dominant-dominé.

Il y raconte son père et les non-dits qu'il y a entre eux. Des souvenirs souvent troublants comme ce jour où sa mère l'avait surpris en train de danser et l'avait trouvé le plus ressemblant à son père : [- que ton corps ait déjà fait quelque chose d'aussi libre, d'aussi beau et d'aussi incompatible avec ton obsession de la masculinité m'a fait comprendre que peut-être tu avais été une autre personne, un jour.] p.16 Son père avait nié : [« Il ne faut pas croire à toutes les conneries que raconte ta mère. » Mais tu rougissais. Je savais que tu mentais.] p.17 Cette masculinité qui lui avait fait quitté très tôt l'école : [Abandonner l'école le plus vite possible était une question de masculinité pour toi, c'était la règle dans le monde où tu vivais.][...][ Il n'y avait que les filles et les autres, ceux qui étaient suspectés d'avoir une sexualité déviante, pas normale, qui acceptaient de se soumettre aux règles de l'école, à la discipline, à ce que les professeurs demandaient ou exigeaient.] et qui l'avait tenu à l'écart du monde au point qu'il ne saura répondre à la question de son fils sur ce mur qui avait divisé l'Europe en deux : [Tu avais honte parce que je te confrontais à la culture scolaire, celle qui t'avait exclu, qui n'avait pas voulu de toi.] p.38

L'auteur s'engage et mêle politique et fragments de souvenirs : [Tu appartiens à cette catégorie d'humains à qui la politique réserve une mort précoce.] p.14 Il intègre la politique à l'intérieur de son  projet littéraire. Il confie : Je fais l'histoire du corps de mon père à travers l'histoire de la politique française, de toutes les réformes, de toutes les lois, de tous les discours des gouvernements successifs. Il n'hésite pas à nommer les noms de ces dominants qui se sont succédé  et qui ont mis à mal le corps des délaissés, des laissés pour compte : [L'histoire de ton corps est l'histoire de ces noms qui se sont succédé pour le détruire.] p.84 [Le gouvernement d'Emmanuel Macron retire 5 euros par mois aux Français les plus précaires.][…][Son gouvernement précise que cinq euros, ce n'est rien. Ils ne savent pas. Ils prononcent ces phrases criminelles parce qu'ils ne savent pas.] p.83 Édouard Louis précise, lui, que 5 euros d'APL[3] en moins ça veut dire ne pas manger pendant deux jours. Des réformes donc qui exposent le corps à la destruction mais aussi des discours qui humilient et qui font encore plus ployer le dos de ceux qui l'ont déjà broyé. p.72 Ainsi, [en 2007, Nicolas Sarkozy, candidat à l'élection présidentielle, mène une campagne contre celles et ceux qu'il appelle "les assistés", et qui, selon lui, volent l'argent de la société française parce qu'ils ne travaillent pas.][…][Il ne te connaît pas. Il n'a pas le droit de penser ça, il ne te connaît pas.] p.76 

Qui a tué mon père n'est pas une question, il n'y a pas de point d'interrogation. C'est une constatation, une accusation, affirme Édouard Louis. Il prend la parole et la donne aux gens de peu, aux déclassés. C'est un livre politique radical. Il réussit à mettre des mots et des noms sur l'injustice qui frappe des femmes et des hommes invisibles, tout simplement des êtres humains. Cent pages pour raconter la lutte entre l'état et l'intime, le lien entre la violence sociale et la violence familiale. L'auteur fait, en outre, entrer dans ses livres ce qui n'existait pas encore avant : la langue populaire. Mais n'est-ce pas le propre de la littérature ? Jean d'Ormesson [4] en était persuadé, qui le confirmait dans l'émission La Grande librairie de janvier 2016.

 

© Sylviane Colomer  - Centre International d'Antibes

 

Notes

 

[1]  https://www.cia-france.com/francais-et-vous/sur_les_paves/s/921/en-finir-avec-eddy-bellegueule

[2] Ce profil n'est pas sans rappeler celui d'Albert Camus , écrivain et philosophe du XXème siècle, auteur de L'étranger.

[3]APL : Aide personnalisée au logement, aide financière pour le loyer ou l'emprunt. Les allocations familiales et les pensions des retraités ont elles aussi subi une diminution en 2017.

 [4]Voir notre coup de coeur littéraire pour le dernier roman de Jean d'Ormesson "Et moi, je vis toujours..."

 

 

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