Littérature

L'Atelier des gueules cassées de Sybille Titeux de la Croix

La Première Guerre Mondiale fait régulièrement reparler d'elle dans le monde des arts. L'année dernière sortait le magnifique "Au-revoir là-haut" d'Albert Dupontel, [1] adaptation filmique du roman éponyme de Pierre Lemaître.
À l'occasion du centenaire de la fin de la Guerre 14-18, ce sont, cette fois, deux auteurs, à qui nous devons déjà un roman graphique sur la vie du boxeur Mohamed Ali, qui reprennent le flambeau.

L'Atelier des gueules cassées de Sybille Titeux de la Croix - Bande dessinée parue en 2018, éditions Amazing Ameziane, Marabout

  La Première Guerre Mondiale...Bien des clichés, véridiques comme exagérés, gravitent autour de cet événement majeur qui a marqué et marque encore la conscience européenne, notamment allemande et française :  la vie dans les tranchées, les rancoeurs [2] contre les planqués [3] à l'arrière, charges désespérées, mutineries de 1917, désastre du chemin des Dames...

  L'approche est cette fois un peu différente et rappelle celle du roman de Pierre Lemaître dont nous parlions plus haut. Les auteurs, Sybille Titeux de la Croix et Amazing Ameziane, rendent hommage à une figure  historique, Anna Coleman Ladd, une sculptrice qui choisit de consacrer son art à  rendre, de façon extérieure tout au moins, un visage aux gueules cassées de la Grande Guerre. Les violences de ce conflit et surtout la façon dont elles se sont déroulées changent la configuration des affrontements armés tels qu'on les connaissait : la guerre de mouvement qu'on espérait brève devient, compte tenu de l'équilibre des forces en présence, une interminable guerre de position (les fameuses tranchées). En ce début du siècle qui voit l'apparition des premiers avions de combats et des tout premiers chars d'assaut, la technologie a suffisamment progressé pour produire des armes plus meurtrières encore que par le passé (mortiers, canons d'artilleries de plus longue portée). Ainsi, les blessures infligées aux soldats survivants deviennent plus atroces [4] que jamais, ces derniers se trouvent défigurés.

  Tout le monde voit alors peu à peu déambuler, dans les villes, ces gueules cassées, tout le monde ou presque détourne le regard, de gêne ou de dégoût. Anna Coleman fait pour sa part le choix de ne pas ignorer cette réalité et d'oeuvrer à la réparer. D'abord en secret puis avec l'accord de son mari, elle reçoit des soldats blessés au front afin de prendre un moule de leur visage et de sculpter de son côté les parties manquantes du faciès. Redonner aux soldats, au moins au premier regard, un semblant d'humanité socialement acceptable, tel est son projet. La chirurgie plastique n'ayant, à l' époque, pas encore atteint le niveau qu'on lui connaît aujourd'hui, nombre d'interventions laissent les victimes recousues tant bien que mal, affligées de grimaces grotesques. Aussi, l'initiative d' Anna Coleman prend-elle tout son sens : il ne restait plus que l'artifice des masques qui soit à même de compenser des techniques chirurgicales encore balbutiantes[5].

 

  Le roman graphique met en parallèle trois trajectoires dont les voix alterneront : celle d'un simple soldat, Félix, celle d'un aristocrate, son capitaine, et bien sûr celle d'Anna Coleman.  Petite et gande histoire, intrigue policière, fresque historique, tout se recoupe dans cette oeuvre poignante. S'y conjuguent un réel sens de la narration et un trait sûr, à la fois fin et plein, sensuel et parfois expressionniste.

  Soutenu par le Centre National du Livre, L'atelier des gueules cassées remplit un objecitf pédagogique : mieux faire connaître un pan de la Grande Guerre, et parvient  même à éviter l'écueil de la leçon d'histoire moralisante. L'histoire, avant tout, se raconte, la petite comme la grande. Cédons pour finir la parole à Paul Veyne, grand  historien spécialiste de l'antiquité : "Une belle page d'histoire, c'est une belle page de narration". La réciproque est vraie.

 

© Olivier Dalmasso  - Centre International d'Antibes

 

Notes

 

[1] https://www.cia-france.com/francais-et-vous/sur_les_paves/s/2376-au-revoir-l-haut.html

[2] sentiment que l'on ressent quand on refuse de pardonner

[3] cachés, dissimulés. On appelait ainsi ceux qui avaient la chance de ne pas se trouver au ceur des combats

[4] terribles, horribles

[5] qui commencent, qui débutent. Au sens premier, balbutier signifie répéter des syllabes sans parvenr à formuler clairement un mot.

 

 

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