Littérature

Le Discours de Fabrice Caro - Editions Gallimard collection Sygne, septembre 2018

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[Au collège je faisais partie de ceux dont personne ne veut dans son équipe (...) J’étais un précurseur des transferts sportifs, mais inversés, sorte de mercato négatif, produit d’une nouvelle économie de marché, une économie alternative fondée sur des transactions de produits périmés, inutiles.] P121
Voici donc Adrien, un perdant même pas magnifique. Toute sa vie est jonchée d’épines. Il ne se plaint pas et n’accable pas les autres; désabusé, il assume cette condition depuis son enfance, avec lucidité... pour notre plus grand bonheur.

Le Discours de Fabrice Caro - Editions Gallimard collection Sygne, septembre 2018

Entre souvenirs enfouis, exhumés, et considérations et états d’âmes présents, Adrien nous livre son histoire et ses déboires d'hier et d'aujourd'hui : alors que Sonia, sa petite amie, vient de le quitter, Ludo, son beau-frère, lui a fait une requête qui le déstabilise au plus haut point : faire un petit discours pour la cérémonie de son mariage.

["Tu as l’air fatigué Adrien, tu es sûr que tu dors assez ?" Ma mère me trouve toujours fatigué, toujours amaigri, toujours pâle. "Non maman, je ne suis pas fatigué, je vieillis, j’ai 40 ans, j’ai perdu mes illusions, je ne ris plus comme à treize ans, j’ai moins envie, c’est comme ça. Tu aurais envie de rire si ton beau-frère venait de te demander de faire un discours pour son mariage ? N’importe qui aurait l’air fatigué après une telle requête, maman."] P25

Car, en effet, Adrien ne va pas bien. Comment doit-il s'y prendre pour que Sonia revienne ? Il attend avec anxiété une réponse à son SMS, qui n'arrive pas… Et par quel bout prendre ce discours, lui qui abhorre l’idée de prendre la parole en public ? En visite chez ses parents, le voilà donc face à deux gros problèmes à résoudre simultanément.  Ce quadra déprimé mérite toute notre attention. Nous allons, nous lecteurs être les témoins, les confidents de l’introspection du personnage imaginé par Fabrice Caro. Entre échafaudage de stratégies pour renouer avec son ex, et plans pour élaborer ce fameux discours, il nous sera difficile de ne pas rire face aux péripéties qui ponctuent l’existence d’Adrien.

Fabrice Caro semble se délecter, dès les premières pages, à l’idée de nous embarquer dans une histoire qui est loin d’être larmoyante. L’auteur a l’art de créer un univers ou l’absurde le dispute à l’humour décalé. Comment Adrien s’en sortira-t-il face à ces deux peaux de bananes qui l’ont, une nouvelle fois, fait trébucher ? On ne sera pas déçu de le suivre. Le récit de ses déboires existentiels s’avère plutôt burlesque voire hilarant, mais si humain.

[Le soir même de mes 30 ans, j’étais sur le canapé avec mes parents et nous avions regardé Le gendarme de Saint-Tropez, c’est probablement la définition la plus précise que l’on puisse donner de la dépression. C’était l’été, c’était un samedi soir, le monde s’activait, grouillait, ailleurs il y avait des festivals et des concerts, des familles en short sur la plage, des rires, des cocktails au noms brésiliens, de la moiteur au clair de lune, des tubes de l’été qui font se frotter les ventres les uns contre les autres, moi je regardais Louis de Funès courir derrière des filles nues, et mes parents riaient comme si ce n’était pas la trente-sixième fois qu’ils voyaient cette scène. Si à dix-sept ans on m’avait dit : le soir de tes trente ans, tu regarderas Le gendarme de Saint-Tropez seul avec tes parents,  je ne sais pas si j’aurais eu envie de continuer la route, et j’en ai quarante et à 17h56 elle a lu mon message sans y répondre.] P26

Aujourd’hui donc, Adrien a, une nouvelle fois, le cœur brisé. Il puise dans ses souvenirs pour essayer de comprendre précisément quand Sonia a commencé à se détourner de lui. Il se souvient d’une soirée et du moment où sa bien-aimée, institutrice, s’était approchée d’un musicien ["Vous faites des interventions en milieu scolaire ?" Cette question ne te ressemblait pas, cette façon directe d’aborder les gens sans préambule ne te ressemblait pas. Il y avait une urgence dans ta façon de lui demander ça, une forme d’impulsion, et d’absolue nécessité. Cette question avait jailli de toi et, à cet instant précis, j’avais compris que plus rien ne serait jamais comme avant (…) il était venu faire des interventions dans ta classe, et peu à peu ce prénom, Romain, s’était invité le soir pendant qu’on prenait l’apéritif(…) Les enfants adorent Romain, Romain leur a fait chanter une chanson de Renaud, on est allés boire un café après les cours avec Romain, tu me fais passer le Romain s’il te plaît ? Progressivement, pauvre petit Gaulois impuissant, je me suis senti annexé, envahi éradiqué par ce Romain.] P54

Mobilisé par l’élaboration d’une stratégie épistolaire sensée lui ramener Sonia, Adrien est rattrapé par l’autre problématique à laquelle il doit faire face : la rédaction du fameux discours qu’il a accepté malgré lui. D'autant qu'il appréhende l'événement familial avec effroi surtout au moment où sévira La chenille1 [et une grand-tante un peu ivre vous tient fermement par les épaules en vous faisant dandiner de gauche à droite et vous avez l’impression d’être sur une barque et ça n’en finit jamais, et elle chante la chanson à dix centimètres de votre oreille alors que vous-même devez poser vos mains sur les épaules d’un type que vous n’avez jamais vu de votre vie, l’oncle du marié, et sa chemise est trempée de sueur, et vous avez la sensation que vos doigts sont à même sa peau, il y a quelque chose de sexuel et de dégoûtant là-dedans et vous vous dites que, là, pile là, vous préfèreriez avaler une demi-douzaine de limaces plutôt que d’avoir cette matière visqueuse sous vos doigts] P67

Et nous avons de l’empathie pour Adrien, ce perdant magnifique de lucidité.  Nous partageons les affres de ces situations où s'infiltrent ces petits riens de la vie qui font mal. Nous en reconnaissons certaines et nous avons envie de le plaindre. Mais son récit nous fait basculer à chaque fois dans l’hilarité car les situations cocasses s’enchaînent, comme lorsqu’il décide d’épier Romain [Je m’étais persuadé qu’il était moins pathétique de filer un inconnu plutôt que son ex-petite amie] pour savoir si la liaison supposée avec Sonia est bien réelle ; Adrien, tel un détective, passera alors des heures dans sa voiture garée en face de chez l’amant potentiel jusqu’au moment où…[J’étais là dans l’obscurité, assis dans ma voiture, et je ne savais plus très bien quel était le sens de tout ça. C’est alors qu’un couple était venu s’appuyer contre ma portière sans me voir, ils devaient avoir une vingtaine d’années, le type avait plaqué sa copine contre la voiture et avait commencé à l’embrasser fougueusement, et je m’étais retrouvé avec une paire de fesses dans un jeans serré  écrasée contre ma vitre, à quelques centimètres à peine de mes yeux (…) Et plus j’attendais, plus cela devenait impossible, ils se seraient demandé pourquoi j’avais attendu, je serais passé pour une sorte de voyeur. Ses mains à lui devenaient de plus en plus insistantes et venaient peloter la paire de fesses en gros plan…] P117

C'est donc plutôt avec jubilation que nous découvrons les situations qu’Adrien traverse, les souvenirs qu'il nous livre, les accompagnant de considérations sur la vie telle qu’elle va, telle qu’elle allait [Un après-midi, c’était au début du printemps, Sonja et moi étions dans un parc assis sur un banc collés l’un contre l’autre, et  mangions une brioche en fumant une cigarette. C’était un mercredi, il y avait là pas mal d’enfants avec leurs parents. Devant nous, une maman essayait d’apprendre à son fils à faire du vélo sans petites roues. Elle l’avait placé à une extrémité du parc, était allée se poster à l’autre extrémité, et lui avait crié « allez Justin, vas-y ! » et Justin s’était élancé sur son petit vélo rouge, le regard concentré sur sa roue avant, les poings serrés sur son guidon, et Sonia m’avait glissé à voix basse dans le creux de l’oreille "S’il se casse la gueule avant d’arriver jusqu’à sa mère, on finira notre vie ensemble dans un hospice main dans la main déambulateur contre déambulateur."] P195

Fabrice Caro, auteur de BD, passe ici du dessin au verbe avec le même talent pour décrire les scènes. Il sait créer un univers empreint d’humanité, et face à la cruauté de nos sociétés promptes à admirer les vainqueurs, il nous fait porter un regard bienveillant, rempli de tendresse pour Adrien, ce perdant à la magnifique autodérision ou ce perdant, magnifique d'autodérision.

 

© Alexandre Garcia - Centre International d’Antibes

Note

1. La chenille est une chanson incontournable lors des mariages. Les convives formant une queue (une chenille) où chacun prend les épaules de celui qui le précède, la chenille slalome entre les tables et cherche à ce que tous les invités la rejoignent.

 

 

 

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