Edito du mois

La chute de Notre Dame ?

"Les cathédrales furent bâties ad majorem Dei gloriam ; si, comme constructions, elles servaient certainement les besoins de la communauté, leur beauté élaborée ne pourra jamais être expliquée par ces besoins, qui auraient pu être satisfaits tout aussi bien par quelque indescriptible bâtisse. Leur beauté transcende tout besoin, et les fait durer à travers les siècles."
Hannah Arendt, La Crise de la culture

La tour foudroyée

« Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée ». Cet extrait de Notre-Dame de Paris, le roman de Victor Hugo, a semblé prophétique le soir du 15 avril 2019.

Le symbole marquera les esprits : en pleine semaine sainte, Notre-Dame prend feu. Climax du drame, la flèche de la cathédrale s'écroule sous la morsure des flammes. Face à de telles images, on ne pouvait pas ne pas songer aux attentats du World Trade Center ; mais, cette fois, sans l'intervention d'un acte terroriste.

 Huit siècles de défi lancé au passage du temps, huit siècles de civilisation et de culture chrétienne, huit siècles de résistance aux caprices du temps et aux soubresauts des époques successives, et un incendie ravage la cathédrale. Ce que ni les guerres entres protestants et catholiques, ni l'Allemagne nazie n'ont osé accomplir, un hasard malencontreux y a pourvu... Notre-Dame de Paris en feu, c'est bien plus qu'une église, c'est Paris, c'est la France, c'est un emblème national1, avec tout ce qu'il peut cristalliser d'imaginaire, d'enthousiasme, de rêve, en bref un symbole. Or un symbole a pour caractéristique de rassembler en une seule image bien des concepts et des aspirations. Un symbole qu'on reconnaît aisément et qui permet d'identifier et de s'identifier. C'est aussi ce qu'on croit éternel et qu'on imaginerait toujours debout. Seulement voilà, la réalité n'est pas symbolique, et aucune garantie absolue n'existe en matière de sécurité. Certes, le sinistre aurait pu s'avérer bien pire en se propageant aux deux beffrois qui flanquent la cathédrale. Fort heureusement, il n'en a rien été. La structure a tenu, la pierre ne s'est pas effondrée. La charpente, en revanche, dont une partie remontait aux XIIIème siècle, soit la période d'achèvement de la cathédrale, n'a pu résister aux flammes. Bien évidemment, une restauration aura lieu, mais des éléments d'origine demeurent à jamais perdus.

 Un mécénat suspect

En termes d'image, et alors même que cet autre incendie que sont les gilets jaunes couve encore, l'image de la France se voit ainsi passablement ternie.  Dès le lendemain du sinistre, de nombreuses grandes fortunes françaises annoncent le montant de généreuses donations afin de restaurer Notre-Dame. Or, en France, la loi prévoit un dégrèvement d'impôts en cas de dons pour le bien public. Il n'en faut pas plus pour qu'on taxe de cynisme ce qui était au départ un geste qu'on peut estimer sincère : les riches donnent d'une main pour reprendre de l'autre... Face à la naissance d'une polémique soudaine, François Pinault, une des grandes fortunes françaises, affirme vouloir renoncer à la réduction fiscale à laquelle la loi lui donne droit. Ce n'est encore pas suffisant : on l'accuse  de vouloir s'acheter une image de généreux mécène. Si l'on comprend bien pareil raisonnement, le riche est toujours coupable : s'il ne réagit pas, c'est qu'il s'en moque, il est donc coupable d'égoïsme et d'indifférence. S'il agit et choisit de donner, c'est pour bénéficier d'une réduction d'impôts, il s'agit donc d'un calcul. Et même si le riche renonce à cette réduction à laquelle la loi lui donne accès, le voilà encore coupable de monnayer son image. Il est vrai que les plus fortunés pourraient commencer par payer leurs impôts en France avant de songer à faire des dons, mais un tel "raisonnement" est-il suffisant ?

Par ailleurs, il est frappant de constater à quel point tout ceci rejoint en partie la défiance des gilets jaunes envers l'élite et la colère envers les possédants. Et ce rejet tombe à point nommé alors même qu' Emmanuel Macron s'est empressé de modifier l'ISF (et non pas de l'annuler, comme il a été dit). Le Président a  en effet maintenu la taxe sur les flux de capitaux mais a préféré exonérer le patrimoine. On peut certes discuter la pertinence de cette réforme mais hélas, ce qui est retenu de cette démarche, c'est que les riches conserveraient le droit de devenir encore plus riches. Par conséquent, toute entreprise de mécénat se voit désormais examinée d'un oeil soupçonneux. Admettons-le : tout, dans cette colère, ne paraît pas infondé. Mais alors, nous voilà criminalisant le riche comme d'autres l'étranger. On voit mal comment accepter l'une ou l'autre des positions. Paradoxe : par un retournement de situation tout à fait inédit, le riche, dans cette polémique, occupe la place que le pauvre détenait dans les romans de Zola, du moins aux yeux de certains de ses personnages ; le pauvre en effet, selon le point de vue du bourgeois, méritait sa pauvreté, et était coupable de tous les vices. Il ne fallait donc rien lui concéder et s'en méfier comme de la peste. Il est regrettable de constater que cette tendance à se trouver un bouc-émissaire perdure. Il est évident que le riche, comme n'importe qui, peut donner d'une main et reprendre de l'autre. Ce n'est certes pas glorieux mais tout simplement humain.

Beaucoup de bruit pour rien

Comme si ça ne suffisait pas, certains ont cru bon de poster, sur les réseaux sociaux, des photos juxtaposant Notre-Dame en feu et de pauvres gens mourant de faim dans la rue. Le raccourci semble un peu facile : la juxtaposition de ces deux réalités fort différentes fait l'économie de tout le patrimoine, tout l'imaginaire, toute la foi pour les croyants qui demeurent, toute l'histoire que convoque à elle seule Notre-Dame. Certes, les injustices sociales criantes et les écarts de revenus toujours plus importants ont de quoi scandaliser. Mais superposer le social et le symbolique (le spirituel, aussi) avec une telle facilité ne saurait emporter l'adhésion. Souhaitons à ceux qui ont partagé ces images un peu plus de maturité et de recul.

La polémique, décidément une passion française, ne s'arrête pas là. Emmanuel Macron souhaite lancer un appel d'offres pour la restauration de Notre-Dame. La question de la reconstruction de la flèche qui s'est écroulée dans l'incendie va donc se poser : faut-il reconstruire à l'identique ou pas, sachant qu'elle n'était pas antérieure au XIXème siècle ? La moindre des choses serait de respecter le style architectural que cette flèche viendrait de nouveau coiffer. Le Président de la République parle d'une restauration s'étalant sur 5 ans. Voilà qui semble un strict minimum eu égard au monument dont il s'agit.

Mais avant tout cela, réjouissons-nous que des dons pour la restauration de Notre-Dame soient à l'ordre du jour, quelles que soient les motivations réelles de tout un chacun et la part d'intérêt personnel qu'il peut y trouver. Réjouissons-nous qu'un élan collectif puisse exister. Et n'oublions pas que, sans concentration puis dépense d'argent, aucun mécénat n'est possible. Permettons-nous un instant un parallèle avec l'Italie : si le célèbre Laurent de Médicis n'avait pas généreusement dépensé l'argent accumulé par ses ancêtres, Florence n'aurait pas connu de Renaissance, ou pas avec un tel éclat. Chacun sait que Laurent de Médicis, et sa dynastie d'une manière générale, n'avait rien d'un saint. Or si les saints, François d'Assise en tête, vont nu-pieds et donnent en effet sans compter, ce sont rarement eux qui ont financé l'édification des châteaux et cathédrales que tous admirent encore aujourd'hui. Ce sont les marchands, les entrepreneurs, les négociants, en bref les "imparfaits". Prions pour qu'on accepte un jour que l'être humain demeure imparfait, et donc souvent intéressé. Et pour qu'on cesse de lui demander plus qu'il ne saurait donner. La restauration de Notre-Dame (et non pas "la reconstruction", la structure  en pierre étant intacte) sera peut-être alors l'occasion pour les Français de trouver un esprit de réconciliation qu'ils peinent à entrevoir.

 

© Olivier Dalmasso - Centre International d'Antibes

 

 Note

1. Notre édito du mois dernier faisait référence à deux autres monuments emblématiques de Paris et de la France: La Tour Eiffel et la Pyramide du Louvre

  

 

 

 

 

 

 

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